22

Un message l’attendait à la réception de l’hôtel. Robert Melander de Svenstavik avait cherché à le joindre. Il monta dans sa chambre et composa le numéro. Ce fut sa femme qui décrocha. Wallander se présenta et la remercia pour le repas de la veille. Puis elle lui passa Melander.

— Je n’ai pas pu m’empêcher de continuer à réfléchir hier soir, dit-il. À un tas de choses. J’ai aussi appelé l’ancien facteur, qui s’appelle Ture Emmanuelsson. Il a confirmé que Krista Haberman recevait très souvent des cartes postales de Scanie. De Falsterbo plus précisément, si sa mémoire est bonne. Je ne sais pas si cela signifie quelque chose. Mais je voulais tout de même t’en parler. Elle recevait énormément de courrier à propos des oiseaux.

— Comment as-tu fait pour me trouver ici ?

— J’ai appelé la police d’Ystad et je leur ai demandé où tu étais. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

— Skanör et Falsterbo sont des rendez-vous connus des ornithologues. Cela explique qu’elle ait reçu tant de cartes postales en provenance de là-bas. Merci de t’être donné la peine de m’appeler.

— On se pose forcément des questions, dit Melander. Pourquoi ce marchand de voitures a-t-il fait une donation à notre église ?

— Tôt ou tard, nous aurons la réponse, dit Wallander. Mais ça peut prendre du temps. Merci en tout cas pour ton appel.

Après cette conversation, Wallander resta un moment indécis. Il n’était pas encore huit heures. Il pensa au brusque accès de faiblesse qui l’avait submergé à la gare. L’impression de se trouver devant un obstacle infranchissable. Il pensa aussi à sa conversation de la veille au soir avec Linda. Et surtout, il pensa à ce que Melander venait de dire et à ce qu’il devait faire à présent. Il se trouvait à Gävle parce qu’il avait une mission. Il lui restait six heures avant le départ de l’avion. La voiture de location devait être rendue à l’aéroport de Stockholm. Il ouvrit sa valise et prit quelques documents rangés dans une chemise plastifiée. Ann-Britt Höglund lui suggérait de commencer par appeler un inspecteur de police du nom de Sten Wenngren. Il serait chez lui, toute cette journée de dimanche, et il était prévenu de l’appel de Wallander. Elle avait également noté le nom de l’homme qui avait passé l’annonce dans la revue Terminator. Il s’appelait Johan Ekberg et habitait à Brynäs. Wallander se leva et alla à la fenêtre. Le temps était plus que maussade. Il s’était mis à pleuvoir, une pluie froide d’automne qui risquait de se transformer en neige. La voiture était-elle équipée de pneus d’hiver ? Il réfléchit à ce qu’il allait faire à Gävle. À chaque nouvelle initiative, il lui semblait s’éloigner de plus en plus du noyau de l’investigation — inconnu certes, mais qui devait néanmoins exister quelque part.

Le sentiment d’avoir manqué quelque élément, d’avoir mal compris ou mal interprété une donnée fondamentale de l’enquête lui revint, tandis qu’il se tenait là, immobile, à la fenêtre de sa chambre d’hôtel. Ce sentiment donnait lieu toujours à la même question : pourquoi cette brutalité démonstrative ? Que cherchait à dire le meurtrier ?

Son langage. Le code qu’ils ne parvenaient pas à décrypter.

Wallander se secoua, bâilla et fit sa valise. Comme il ne savait pas de quoi il devait parler avec Sten Wenngren, il décida de commencer par Johan Ekberg. Il y gagnerait au moins un petit aperçu de ce monde obscur où des soldats se vendaient au plus offrant. Il ramassa sa valise et quitta la chambre. Après avoir réglé la note à la réception, il demanda le chemin de Södra Fältskärsgatan, à Brynäs. Puis il prit l’ascenseur jusqu’au parking souterrain. Une fois dans la voiture, l’accès de faiblesse le submergea de nouveau. Il resta un moment immobile, sans mettre le contact.

Était-il en train de tomber malade ? Il ne se sentait pas mal, pas même particulièrement fatigué.

Puis il comprit. C’était son père. Une réaction à tout ce qui s’était passé. Peut-être cette réaction faisait-elle partie du deuil. Des efforts pour s’adapter à une nouvelle vie, modifiée de fond en comble.

Il n’y avait pas d’autre explication. Linda réagissait à sa manière. Lui-même accueillait la disparition de son père par des accès d’abattement extrême.

Il démarra et quitta le parking. Le réceptionniste lui avait fourni des indications précises. Malgré cela, il s’égara presque tout de suite dans la ville devenue un désert dominical. Il avait l’impression de tourner dans un labyrinthe. Il lui fallut vingt minutes pour retrouver son chemin. Il était neuf heures trente lorsqu’il s’arrêta devant un immeuble du vieux centre de Brynäs. Il se demanda distraitement si les mercenaires faisaient la grasse matinée. Et si Johan Ekberg était lui-même un mercenaire. Le fait de passer des annonces dans Terminator ne signifiait rien ; cet homme-là n’avait peut-être même pas fait son service militaire.

Wallander observa l’immeuble sans quitter la voiture. La pluie tombait. Octobre était le mois de la désespérance. Tout se fondait dans un gris uniforme. Les couleurs d’automne avaient déjà pâli.

Un court instant, il fut sur le point de tout laisser tomber et de prendre la fuite. Il pouvait très bien retourner en Scanie et charger quelqu’un d’autre de téléphoner à ce Johan Ekberg. Ou le faire lui-même. S’il quittait Gävle tout de suite, il pourrait prendre un avion plus tôt que prévu et revenir plus vite à Ystad.

Bien entendu, il n’en fit rien. Wallander n’avait jamais réussi à amadouer le comptable intérieur qui veillait à ce qu’il s’acquitte de ses devoirs. Il ne voyageait pas aux frais des contribuables pour rester dans une voiture à regarder tomber la pluie. Il descendit et traversa la rue.

Johan Ekberg habitait au dernier étage. Il n’y avait pas d’ascenseur. Un air d’accordéon s’échappait de l’un des appartements. Quelqu’un chantait. Wallander s’immobilisa dans l’escalier et prêta l’oreille. C’était un schottis. Il sourit pour lui-même. Celui qui joue de l’accordéon ne s’use pas les yeux à regarder la pluie triste, pensa-t-il.

La porte de Johan Ekberg était équipée de serrures supplémentaires et de montants renforcés. Wallander sonna. D’instinct, il devinait qu’on l’observait par le judas. Il sonna à nouveau, comme pour signifier qu’il n’avait pas l’intention de renoncer. La porte s’ouvrit. La chaîne de sécurité était mise. Le vestibule était plongé dans l’ombre. L’homme qu’il entrevit était très grand.

— Je cherche Johan Ekberg, dit Wallander. Je suis de la brigade criminelle d’Ystad. J’ai besoin de vous parler, si c’est vous qui êtes Ekberg. Vous n’êtes soupçonné de rien. J’ai simplement besoin de quelques renseignements.

La voix qui lui répondit était coupante, presque stridente.

— Je ne parle pas aux flics. De Gävle ou d’ailleurs.

Aussitôt, l’apathie de Wallander se volatilisa. Il réagit immédiatement. Il n’avait pas fait tout ce chemin pour se laisser renvoyer d’entrée de jeu. Il sortit sa carte.

— J’enquête sur deux meurtres qui ont été commis en Scanie. Vous en avez probablement entendu parler par les journaux. Je ne suis pas venu jusqu’ici pour discuter devant une porte. Si vous ne voulez pas me laisser entrer, c’est votre droit. Mais dans ce cas, je reviendrai. Et là, vous serez obligé de m’accompagner au commissariat ici, à Gävle. C’est à vous de choisir.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Soit vous me laissez entrer, soit vous sortez de là. Je ne parle pas aux gens à travers une chaîne de sûreté.

La porte se ferma avant de se rouvrir. Il avait enlevé la chaîne. Une lumière crue inonda le vestibule et prit Wallander au dépourvu. La lampe était délibérément orientée de manière à aveugler le visiteur. Wallander suivit l’homme dont il n’avait toujours pas vu le visage. Ils entrèrent dans une salle de séjour où les rideaux étaient tirés et les lampes allumées. Wallander marqua un arrêt. C’était comme d’entrer dans une autre époque. On aurait dit un mausolée à la gloire des années cinquante. Un juke-box était placé contre un mur. Les tubes de néon scintillants dansaient sous leur coupole en plastique. Un Wurlitzer. Des affiches au mur : James Dean ; différents films de guerre. Men in Action. Des marines américains combattant sur des plages japonaises. Il y avait aussi des armes : des baïonnettes, des épées, de vieux pistolets d’arçon. Le canapé et les fauteuils étaient en cuir noir.

Johan Ekberg le dévisageait, debout. Il avait les cheveux coupés ras. Il aurait pu sortir tout droit de l’une des affiches qui ornaient les murs, avec son short kaki, son maillot de corps blanc, ses tatouages aux bras et ses muscles saillants. Wallander devina qu’il se trouvait en présence d’un body-builder. Le regard d’Ekberg était extrêmement vigilant.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Wallander indiqua l’un des fauteuils. L’homme hocha la tête. Wallander s’assit tandis qu’Ekberg restait debout. Il se demanda si celui-ci était même né à l’époque où Harald Berggren livrait sa guerre ignoble au Congo.

— Quel âge avez-vous ?

— Vous êtes venu de Scanie pour me demander ça ?

Wallander constata que cet homme l’exaspérait. Il ne fit aucune tentative pour dissimuler sa réaction.

— Entre autres. Si tu ne réponds pas à mes questions, on arrête tout de suite. Dans ce cas, la suite de l’entretien aura lieu au commissariat.

— Je suis soupçonné d’un crime ?

— Pourquoi ? Tu en as commis un ?

Wallander s’exhorta lui-même au calme. Ce n’était pas ainsi qu’il était censé exercer ce métier.

— Non.

— Alors on recommence. Quel âge as-tu ?

— Trente-deux ans.

Wallander avait vu juste. À la naissance d’Ekberg, cela faisait déjà un an que l’avion, avec Hammarskjöld à bord, s’était écrasé à Ndola.

— Je suis venu pour parler avec toi de mercenaires suédois, dit-il. Ma présence s’explique par le fait que tu affiches ouvertement tes activités. Tu passes des annonces dans Terminator.

— Ça n’a rien d’illégal ! Je suis aussi abonné à Combat & Survival et Soldier of Fortune.

— Je n’ai pas dit ça. Ça ira beaucoup plus vite si tu te contentes de répondre à mes questions.

Ekberg s’assit et prit une cigarette sans filtre. Puis il l’alluma avec un briquet à essence, comme dans les vieux films. Il se demanda si Johan Ekberg vivait entièrement dans une autre époque.

— Des mercenaires suédois, répéta Wallander. Quand est-ce que cela a commencé ? Au moment de la guerre au Congo, au début des années soixante ?

— Un peu avant.

— Quand ?

— On pourrait remonter à la guerre de Trente Ans, par exemple.

Wallander se demanda si Ekberg se fichait de lui. Puis il pensa qu’il ne devait pas se laisser distraire par son apparence ou par le fait qu’il semblait être resté coincé dans les années cinquante. S’il existait des spécialistes des orchidées, Ekberg pouvait très bien être un spécialiste des mercenaires. De plus, Wallander avait un vague souvenir d’avoir appris à l’école que la guerre de Trente Ans avait été livrée par des soldats de métier.

— Contentons-nous de l’après-guerre, dit Wallander.

— Dans ce cas, il faut commencer par la Seconde Guerre mondiale. Il y a eu des volontaires suédois dans toutes les armées en présence. On a vu des Suédois en uniforme allemand, russe, japonais, américain, anglais et italien.

— Des volontaires et des mercenaires, ce n’est pas la même chose, si ?

— Je parle de la volonté de se battre. Il y a toujours eu des Suédois prêts à prendre les armes.

Wallander crut détecter le mélange caractéristique de provocation et d’impuissance de ceux qui nourrissaient des illusions de grandeur par rapport à la Suède. Il jeta un rapide coup d’œil aux murs pour voir si d’éventuels symboles nazis lui auraient échappé. Mais il n’en vit aucun.

— Laisse tomber les volontaires, répéta-t-il. Je m’intéresse aux mercenaires. Ceux qui se louent.

— La Légion étrangère, dit Ekberg. C’est le point de départ classique. Il y a toujours eu des Suédois dans la Légion. Beaucoup d’entre eux sont enterrés dans le désert.

— Le Congo, dit Wallander. C’est un autre point de départ. Vrai ou faux ?

— Il n’y avait pas beaucoup de Suédois là-bas. Mais certains se sont battus jusqu’à la fin de la guerre, du côté du Katanga.

— Qui étaient-ils ?

Ekberg le considéra avec étonnement.

— Tu veux des noms ?

— Pas encore. Je veux savoir quelle sorte de gens c’était.

— D’anciens militaires. Quelques aventuriers. Quelques convaincus. Quelques flics expulsés de la police.

— Convaincus de quoi ?

— De la lutte contre le communisme.

— Mais ils tuaient des Africains innocents ?

Ekberg fut instantanément sur ses gardes.

— Je ne suis pas tenu de répondre aux questions d’opinion politique. Je connais mes droits.

— Je ne cherche pas à connaître tes opinions. Je veux savoir qui étaient ces hommes. Et pourquoi ils sont devenus mercenaires.

Ekberg le considéra de son regard vigilant.

— Pourquoi ? demanda-t-il. Disons que ce sera ma seule question. Et je veux une réponse.

Wallander n’avait rien à perdre.

— Il se peut qu’un ancien mercenaire suédois soit impliqué dans l’un au moins des deux meurtres. C’est pourquoi je pose ces questions. C’est pourquoi tes réponses peuvent avoir de l’importance.

Ekberg hocha la tête. Il avait compris.

— Tu veux boire quelque chose ?

— Quoi, par exemple ?

— Whisky, bière…

Wallander avait conscience du fait qu’il n’était que dix heures du matin. Il secoua la tête — même si, en réalité, il aurait volontiers pris une bière.

— Non, merci.

Ekberg se leva et revint quelques instants plus tard avec un verre de whisky.

— Quel est ton métier ? reprit Wallander.

La réponse d’Ekberg le prit complètement au dépourvu. Il ne savait pas à quoi il s’attendait ; pas à cela, en tout cas.

— Chef d’entreprise. Je suis consultant en gestion du personnel. Je mets au point des méthodes de résolution des conflits.

— Ça paraît intéressant.

Il se demandait toujours si Ekberg se fichait de lui.

— Par ailleurs, j’ai un portefeuille d’actions qui se porte bien en ce moment.

Wallander décida de faire comme si Ekberg disait la vérité. Il revint au sujet des mercenaires.

— Comment se fait-il que tu t’intéresses tellement aux mercenaires ?

— Ils représentent certaines valeurs qui représentent à leur tour le meilleur de notre culture — et qui sont malheureusement en train de disparaître.

Wallander ressentit un malaise immédiat. D’autant plus qu’Ekberg paraissait très convaincu. Comment était-ce possible ? Et combien de petits actionnaires suédois portaient des tatouages comme ceux d’Ekberg ? Pouvait-on imaginer que les financiers et les hommes d’affaires de l’avenir seraient des bodybuilders qui avaient dans leur salon d’authentiques juke-boxes ? Wallander revint au sujet de sa visite.

— Comment s’opérait le recrutement, pour le Congo ?

— Il y avait des bars, à Bruxelles. À Paris aussi. Tout se passait très discrètement. Encore aujourd’hui, d’ailleurs. Surtout depuis ce qui s’est passé en Angola, en 1975.

— Que s’est-il passé ?

— Un certain nombre de mercenaires n’ont pas réussi à sortir du pays à temps. Ils ont été faits prisonniers à la fin de la guerre. Le nouveau régime a ordonné un procès. La plupart d’entre eux ont été condamnés à mort et exécutés. C’était extrêmement cruel. Et complètement inutile.

— Pourquoi ont-ils été condamnés à mort ?

— Parce que c’étaient des soldats recrutés. Comme si cela faisait la moindre différence. Les soldats sont toujours recrutés, d’une manière ou d’une autre.

— Mais ils n’avaient rien à voir avec cette guerre ? Ils venaient de l’extérieur ? Ils voulaient juste gagner de l’argent ?

Ekberg ignora le commentaire. Comme s’il était indigne de lui.

— Ils auraient dû quitter la zone des combats à temps. Mais ils avaient perdu deux de leurs commandants de compagnie. L’avion qui devait les récupérer a atterri sur la mauvaise piste, dans le bush. La malchance a beaucoup joué, dans cette histoire. Environ quinze d’entre eux ont été faits prisonniers. La majorité a réussi à sortir du pays et à continuer jusqu’en Rhodésie du Sud. Il existe aujourd’hui un monument dédié aux exécutés de l’Angola. Dans une grande ferme des environs de Johannesburg. Des mercenaires du monde entier sont venus pour assister à l’inauguration.

— Y avait-il des Suédois parmi les exécutés ?

— Il y avait surtout des Anglais et des Allemands. Les familles disposaient de quarante-huit heures pour récupérer les corps. Presque personne ne s’est manifesté.

Wallander pensait au monument de Johannesburg.

— Il existe autrement dit un sentiment de communauté chez les mercenaires, quelle que soit leur origine ?

— Chacun est responsable de soi. Mais la communauté existe. Elle doit exister.

— Beaucoup deviennent peut-être mercenaires pour cette raison ? Parce qu’ils recherchent cette communauté ?

— L’argent vient d’abord. Puis l’aventure. Ensuite la communauté. Dans cet ordre.

— La vérité, c’est donc que les mercenaires tuent pour de l’argent ?

— Naturellement. Les mercenaires ne sont pas des monstres. Ce sont des êtres humains.

Wallander sentait croître son malaise. Mais il comprenait en même temps qu’Ekberg était absolument sincère. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas rencontré quelqu’un d’aussi convaincu. Il n’y avait rien de monstrueux chez ces soldats qui tuaient n’importe qui, du moment que la paye était bonne. Au contraire, c’était une définition de leur humanité. Selon Johan Ekberg.

Wallander sortit une copie de la photographie et la posa sur la table en verre.

— Tu as des affiches de films aux murs, dit-il. Voici une photo authentique. Prise dans ce qu’on appelait alors le Congo belge. Il y a plus de trente ans. Avant ta naissance. Elle représente trois mercenaires. L’un d’eux est suédois.

Ekberg se pencha pour examiner la photographie. Wallander attendit.

— Reconnais-tu l’un des trois hommes ? demanda-t-il enfin.

Il nomma deux d’entre eux : Terry O’Banion et Simon Marchand. Ekberg fit signe que non.

— Ce ne sont pas nécessairement leurs vrais noms. Mais leurs noms de mercenaires.

— Si je les connaissais, ce serait de toute façon sous leurs noms de mercenaires.

— Le Suédois, poursuivit Wallander, est celui du milieu.

Ekberg se leva et disparut dans une autre pièce. Il revint avec une loupe et examina à nouveau la photo.

— Il s’appelle Harald Berggren, dit Wallander. C’est à cause de lui que je suis venu jusqu’ici.

Ekberg ne dit rien. Il regardait toujours l’image.

— Harald Berggren, répéta Wallander. Il tenait un journal pendant cette guerre. Tu le reconnais ? Tu sais qui c’est ?

Ekberg posa la photographie et la loupe.

— Bien sûr, dit-il. Je sais qui est Harald Berggren.

Wallander tressaillit. Il ne s’attendait pas du tout à cette réponse.

— Où est-il maintenant ?

— Il est mort. Depuis sept ans.

Wallander avait envisagé cette éventualité. Pourtant, il éprouva une grande déception.

— Que s’est-il passé ?

— Il s’est suicidé. Ce n’est pas rare chez ceux qui ont beaucoup de courage et qui ont combattu dans des circonstances difficiles.

— Pourquoi s’est-il suicidé ?

Ekberg haussa les épaules.

— Je crois qu’il en avait assez.

— Assez de quoi ?

— De quoi a-t-on assez quand on décide de mourir ? De la vie elle-même. De l’ennui. De la fatigue de voir son visage dans la glace tous les matins.

— Comment cela s’est-il passé ?

— Il habitait dans la banlieue nord de Stockholm, à Sollentuna. Un dimanche matin, il a rangé son revolver dans sa poche et il a pris un bus. Arrivé au terminus, il est descendu, il est parti à pied dans la forêt et il s’est tué.

— Comment sais-tu tout cela ?

— Je le sais. Ça veut dire qu’il ne peut pas être impliqué dans un meurtre en Scanie. À moins qu’il n’ait ressuscité — ou posé une mine qui n’explose que maintenant.

Wallander avait laissé le journal de Harald Berggren à Ystad. Il pensa que c’était peut-être une erreur.

— Harald Berggren a tenu un journal au Congo. Nous l’avons trouvé dans le coffre-fort de l’une des victimes. Un marchand de voitures. Holger Eriksson. Ça te dit quelque chose ?

Ekberg secoua la tête.

— Tu en es sûr ?

— J’ai une très bonne mémoire.

— As-tu une idée de la raison pour laquelle ce journal s’est retrouvé là ?

— Non.

— Peux-tu imaginer quelle relation il pouvait y avoir entre ces deux hommes, il y a plus de sept ans ?

— Je n’ai rencontré Harald Berggren qu’une seule fois. C’était l’année avant sa mort. J’habitais Stockholm à l’époque. Il est venu me voir un soir, chez moi. Il était très agité. Il m’a raconté qu’en attendant une nouvelle guerre, il passait son temps à voyager dans le pays, en travaillant un mois ici, un mois là. Il avait un métier, après tout.

Wallander réalisa aussitôt qu’il avait complètement occulté cette possibilité. Bien qu’elle fût mentionnée dans le journal, dès la première page.

— Il était mécanicien, c’est cela ?

Pour la première fois, Ekberg parut surpris.

— Comment le sais-tu ?

— C’était écrit dans son journal.

— Je me disais qu’un concessionnaire pouvait peut-être avoir besoin d’un mécanicien supplémentaire de temps en temps. Que Harald était peut-être passé en Scanie, et qu’il aurait pu croiser ce Eriksson.

Wallander hocha la tête. C’était évidemment possible.

— Harald Berggren était-il homosexuel ?

Ekberg sourit.

— Oui.

— C’est fréquent, chez les mercenaires ?

— Pas nécessairement. Mais ce n’est pas rare. Je suppose qu’on en trouve aussi dans la police ?

Wallander ne répondit pas.

— Et chez les consultants ? demanda-t-il.

Ekberg s’était levé pour aller se mettre à côté du juke-box. Il sourit à Wallander.

— Ça arrive.

— Tu passes des annonces dans Terminator. Tu proposes tes services, mais tu ne précises pas lesquels.

— Je fais office d’intermédiaire.

— Auprès de qui ?

— Divers employeurs qui peuvent se révéler intéressants.

— Des missions de guerre ?

— Parfois. Gardes du corps, protection de convois. Ça varie. Si je voulais, je pourrais alimenter la presse suédoise en histoires surprenantes.

— Mais tu ne le fais pas, si ?

— Mes clients me font confiance.

— Je ne suis pas journaliste.

Ekberg s’était rassis dans le fauteuil.

— « Terre blanche », en Afrique. Le chef du parti nazi chez les Bœrs. Il a deux gardes du corps suédois. Ce n’est qu’un exemple. Mais si tu répètes ça en public, je le nierai, bien entendu.

— Je ne dirai rien.

Wallander n’avait pas d’autres questions. Ce que signifiaient les réponses d’Ekberg, il ne le savait pas encore.

— Puis-je garder la photographie ? demanda Ekberg. J’ai une petite collection.

— Garde-la, dit Wallander en se levant. Nous avons l’original.

— Qui a le négatif ?

— Je me pose la question, moi aussi.

Il était déjà sorti de l’appartement lorsqu’il pensa à une dernière question.

— Pourquoi fais-tu tout cela ?

— Je reçois des cartes postales du monde entier. C’est tout.

Wallander comprit qu’il n’obtiendrait pas d’autre réponse.

— J’ai du mal à te croire. Mais il se peut que je te rappelle. Si j’ai d’autres questions.

Ekberg hocha la tête. Puis il referma la porte.

Lorsque Wallander ressortit sur le trottoir, il tombait une pluie mêlée de neige. Il était onze heures du matin. Il n’avait rien de plus à faire à Gävle. Il remonta en voiture. Harald Berggren n’avait pas tué Holger Eriksson, et pas davantage Gösta Runfeldt. La piste potentielle était réduite à néant.

Nous devons recommencer à zéro, pensa Wallander. Nous rayons Harald Berggren de l’enquête. Nous oublions les têtes réduites et les journaux de guerre. Que reste-t-il ? On devrait pouvoir retrouver Harald Berggren parmi les anciens employés de Holger Eriksson. On devrait aussi pouvoir établir si celui-ci était homosexuel.

La couche superficielle de l’enquête n’a rien révélé, pensa-t-il. Nous devons creuser plus profond.

Wallander mit le contact. Puis il fit d’une traite le trajet jusqu’à l’aéroport de Stockholm. Il mit un certain temps à trouver l’agence de location où il devait rendre la voiture. À quatorze heures, il attendait son avion, assis sur une banquette du hall de départs, en feuilletant distraitement un journal du soir abandonné par quelqu’un. La pluie mêlée de neige avait cessé un peu au nord d’Uppsala.

L’avion quitta Arlanda à l’heure. Wallander était assis du côté du couloir. Il s’endormit presque aussitôt après le décollage et ne se réveilla que lorsque le changement de pression dans ses oreilles lui signala le début de la descente vers Sturup. La femme assise à côté de lui reprisait une paire de bas. Wallander la considéra avec étonnement. Puis il pensa qu’il devait appeler Älmhult et demander où en était la réparation de sa voiture. Il serait obligé de prendre un taxi jusqu’à Ystad.

Mais en se dirigeant vers la sortie, il aperçut Martinsson. Il comprit aussitôt qu’il s’était passé quelque chose.

Pas une nouvelle victime, pensa-t-il. Tout, mais pas ça.

Martinsson l’avait repéré.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Wallander.

— Il faut que tu gardes ton portable branché. On n’arrive pas à te joindre.

Wallander attendit. Il retenait son souffle.

— Nous avons retrouvé la valise de Gösta Runfeldt, dit Martinsson.

— Où ?

— Au bord de la route, du côté de Höör. Pas très bien cachée.

— Qui l’a trouvée ?

— Un type qui s’était arrêté pour pisser. Il a vu la valise et il l’a ouverte. Il y avait des documents au nom de Runfeldt. L’homme avait lu les journaux. Il a téléphoné tout de suite. Nyberg est là-bas.

Bien, pensa Wallander. C’est toujours une piste.

— On y va, dit-il.

— Tu as besoin de passer chez toi d’abord ?

— Non. S’il y a quelque chose dont je n’ai pas besoin, c’est bien d’aller chez moi.

Ils se dirigèrent vers la voiture de Martinsson.

Wallander constata soudain qu’il était pressé.

La Cinquième Femme
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